Les entreprises européennes et la rivalité sino-américaine

Les élections de mi-mandat aux Etats-Unis confortent le leadership chinois.

Au début du siècle dernier, les Etats-Unis assistaient, de l’autre côté de l’Atlantique, à l’effondrement du vieil ordre libéral de l’Empire Britannique. Ils en tirèrent la conclusion que la seule alternative était de le remplacer, non par idéalisme, mais par réalisme, dussent-ils, comme le souligne Rober Kagan dans son nouvel essai, « The jungle grows back » ( « La jungle repousse », traduction libre de l’auteur), « supporter de nouvelles responsabilités à perpétuité ». Aujourd’hui, la Chine dresse un même diagnostic et tire les mêmes conclusions. La crise financière de 2007, l’élection de D. Trump en 2016, et la conduite de sa politique depuis deux ans, constituent pour certaines élites en Chine autant de signes forts du déclin de la civilisation occidentale, et le début de la fin de l’ordre mondial placée sous l’égide des Etats-Unis. La première puissance mondiale ne peut plus garantir la paix et la sécurité indispensables au développement du commerce mondial.

 

A Pékin, la confiance est au plus haut.

Sur le plan commercial, la Chine cherchera à maintenir en la réformant à la marge une OMC incarnant le « multilatéralisme » et prônant le « libre-échange ». Au niveau des institutions internationales, et l’ONU en particulier, elle redoublera d’efforts pour la transformer du dedans, tout en développement de nouvelles institutions et opérant les transferts de compétence nécessaires. Dans cet intervalle, les systèmes de valeurs de l’ordre établi seront mis au défi par un autre corpus « aux caractéristiques chinoises ».

Le 5 novembre dernier, la Chine organisait à Genève, une exposition sur les droits de l’homme intitulée « le développement des droits de l’homme en Chine dans la nouvelle ère », se félicitant de la prise en compte réussie de leur caractère universel dans la société chinoise (Le Quotidien du Peuple, daté du 7 novembre, page 21).

 

Au-delà de la guerre commerciale sino-américaine

Les élections de mi-mandat aux Etats-Unis confortent encore davantage les élites chinoises que la fenêtre d’opportunité est grande ouverte. Bien que la Chambre des représentants ait basculé du côté des Démocrates, le Sénat reste sous contrôle des Républicains, le parti de Trump, et ce n’est pas une marée bleue à laquelle on a assisté : sur les 113 millions de votants (un record pour de telles élections), 47 % ont voté pour des candidats Républicains dans cette élection à mi-chemin du mandat présidentiel, jugée par une majorité d’Américains comme un referendum, pour ou contre les performances du locataire du bureau ovale. L’Amérique n’a donc pas rejeté en bloc l’impétueux D. Trump : ni sa façon de gouverner, ni ses positions extrêmes ne le désarçonnent de sa base ni du Grand Old Party, ce qui constitue une preuve s’il en est à Pékin que le ver est dans le fruit et que rien ne pourra plus sauver la plus grande démocratie libérale de la décadence et du chaos.

Pour l’exécutif actuel chinois, cela est plus significatif que les « frictions commerciales » dont les effets seront peut-être douloureux, mais passagers et circonscrits, évalue-il. C’est à une autre échelle de temps et à un autre niveau que la transformation chinoise est à l’œuvre. Dans ce contexte, la pire chose à faire serait de se précipiter en cherchant à ressusciter une « alliance de revers » avec la Chine (mais aussi avec la Russie). Proposer une stratégie nouvelle pour l’Europe et la France en tournant le dos aux Etats-Unis dans ces temps difficiles constituerait une double confusion: y voir une la mise en œuvre d’une « grande stratégie » alors qu’elle ne serait qu’opportunisme ; surtout, elle constituerait un contre-sens historique sur les valeurs mêmes qui nous relient avec l’Amérique et son peuple. Examinons plutôt le contenu de l’offre chinoise, et la manière avec laquelle elle s’emploie à se déployer au reste du monde.

 

Pour un Consensus de Bruxelles sur un capitalisme européen

Les Etats et les entreprises européennes doivent en ce momentum très particulier de l’histoire se rassembler autour de la reconnaissance de leurs valeurs et intérêts communs. Les entreprises européennes ne doivent pas être contraintes à choisir entre le marché américain et le marché chinois pour se développer. Les règles du commerce mondial devront être réformées et la juridiction européenne renforcée. L’affirmation et la protection du patrimoine et des investissements européens devront être sans faille, et les initiatives pour combler notre retard appuyées par l’ensemble des acteurs publics et privés. Si le multilatéralisme est le seul mode de gouvernance qui garantit un ordre international stable et juste, il reste à construire. Dans cet intervalle, l’émergence d’une Europe puissance introduirait un état transitoire tripolaire pour modérer les deux super-puissances américaines et chinoises

 

Laurent Malvezin, Washington, le 9/11.